Prendre en photo les tissus peints troués en centre et colorés d’Ulla Von Brandenburg, ceux qui inaugurent l’exposition, c’est déjà jouer le jeu, entrer dans son univers avant même d’y avoir franchi les entrées, ou les sorties c’est selon ; chaque trajectoire offrant un panorama différent et une perspective toute aussi nouvelle.
A l’heure de l’instantané partagé, combien de visiteurs ont pratiqué, volontairement ou inconsciemment, cette mise en abyme ?

Ulla von Brandenburg, Le milieu est bleu (Palais de Tokyo, 2020)
Ulla von Brandenburg, Le milieu est bleu (Palais de Tokyo, 2020)

L’immersion immédiate fait oublier, le temps de la déambulation, le lieu qui accueille l’exposition en tant que tel et fait naître un nouvel univers dans lequel nous sommes invités. Empruntant aux codes du théâtre et  du cirque, des rideaux comme des chapiteaux, abritent, autant qu’ils appellent à entrer en scène, à observer les jeux de lumière ou le mouvement des drapés, à se laisser porter par les notes musicales, à s’étonner puis à apprivoiser les changements d’échelle d’objets du quotidien, encouragements à la faculté de remettre en cause notre point de vue, à le modifier, à ne pas le cantonner à l’habituel.

C’est le concept de représentation dans son entièreté qui émerge avec toutes ses implications et les transgressions de sa forme classique, interrogeant ainsi la frontière ténue, parfois invisible, entre réalité et fiction et questionnant le rapport à soi-même et aux autres.

Pour un fois, profiter de l’absence de frontière et de la chance offerte de devenir acteur afin de pouvoir quitter sa place de seul observateur et de passer allègrement de la scène aux coulisses ; d’avoir ainsi accès à tous ces lieux qui, ordinairement, ne sont pas accessibles aux spectateurs et, curieusement, aller voir ce qui se trame derrière pour y découvrir cerceaux, cannes à pêches, rubans,…
Et sous-jacente la question : « chez qui sommes-nous ? »

Ulla von Brandenburg, Le milieu est bleu (Palais de Tokyo, 2020)

Autant d’objets manipulés chaque week-end par cinq performeurs et performeuses qui viennent « habiter » l’espace et le faire vivre, évoluer et le transformer au gré de danses, de chants, de rituels…
En semaine, c’est un peu nous, qui, en les arpentant, peuplons les cinq cabanes et les partageons avec les poupées de tissus, miroir pas si anodins, si proches de nous et qui brouillent les lignes entre le réel et sa représentation.

Dans les sociétés occidentales, nombreux sont ceux qui inventent et se livrent à des rituels porteurs d’une dimension de refuge à l’échelle de l’individu, comme pour se protéger contre les agressions extérieures. On peut alors les interroger et se questionner sur leur importance, mais également sur la place des rituels collectifs ; comment dans une société mouvante, au rythme plus que cadencé, dans laquelle les clivages et les oppositions sont davantage mis en exergue que tout ce qui rapproche les personnes, réinventer la notion de rituel et en créer des fédérateurs, générateurs de liens ?

Ulla von Brandenburg, Le milieu est bleu (Palais de Tokyo, 2020)
Ulla von Brandenburg, Le milieu est bleu (Palais de Tokyo, 2020)

Le 3ème acte, transporte – le temps d’un film – dans le théâtre du Peuple de Bussang (dans les Vosges) dont la principale atypie est de posséder un fond de scène ouvert sur la forêt, l’environnement naturel, presque fondue en son sein.
Une narration chantée qui puise ses sources dans la pièce Der Tiefseefisch (Le poisson des grands fonds) de Marieluise Fleisser par laquelle le spectateur suit la vie d’une communauté auto-suffisante dont la seule connaissance du monde tient à ce lieu clos, sans conscience qu’un ailleurs puisse exister, jusqu’à l’ouverture d’une porte sur l’extérieur.
On retrouve un nouvel éclairage qui condense les notions de rituels, de place de l’individu au sein d’un groupe, d’individualité propre, de représentation artistique plurielle….évoquées plus en amont.


Chaque chapitre de cette traversée répond aux autres, en écho, en redondance teintée de nuances qui ajoutent à la complexité autant qu’elle en simplifie la lecture. Comme une invitation à se replonger quelques pages en arrière…
Comment résister alors revenir sur ses pas et à mettre en parallèle, voire en perspective, la vidéo, œuvre elle-même, et les autres œuvres qui en découlent, transposées ? Rien ne manque, tentes, tissus, rubans, même l’ours trouve ici sa place. Mais plutôt qu’un dialogue suggéré par le court métrage, qui suppose compréhension et équité, on le retrouve ici en peau, en trophée. Est-ce la domination de l’Homme sur la nature et ce qu’il ne connait pas ou bien était-ce par nécessité contrainte, comme un ultime hommage rendu ?

Ulla von Brandenburg, Le milieu est bleu (Palais de Tokyo, 2020)
Ulla von Brandenburg, Le milieu est bleu (Palais de Tokyo, 2020)

Dans une 4ème et ultime partie, l’ambiance se fait plus sombre, subaquatique, et les draps bleus (issus d’une précédente installation de l’artiste), écrins et écrans des vidéos projetées dont les protagonistes sont des objets du quotidien, presque spectraux, bercés par les courants marins les entourant, figureraient presque comme des limbes qui enveloppent des souvenirs Ainsi, ces objets (chaussure, tissus, miroir…) ont recouvré leur liberté, délivrés de l’assujettissement implicite imposé par leurs propriétaires comme « une deuxième vie qui puisse ouvrir sur de nouvelles histoires »  (Ulla Von Brandenburg). Sujets communs mais tous singulièrement spéciaux par eux même  et pour leurs acquéreurs. Car, finalement si les premiers acquièrent une seconde vie autonome, ils laisseront surement un vide auprès des possesseurs dépossédés de ce qui « leur appartenaient ». Des liens qui se rompent pour laisser place à d’autres, en reconstruction permanente.

Ulla von Brandenburg, Le milieu est bleu
Palais de Tokyo 13 Avenue du Président Wilson 75116 Paris
Exposition du 21 Février 2020 au 13 Septembre 2020 

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